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Service civique et consorts: les voies diverses de l’exploitation

Le dernier reportage de Cash Investigation1 mené par Élise Lucet rend compte de l’exploitation des jeunes adultes (de 16 à 25 ans) dans les services publics français via le service civique2. Le dispositif créé en 2010 aime à confondre « engagement citoyen », bénévolat et travail gratuit. Néanmoins, les dispositifs qui permettent de tirer profit de la précarité sont nombreux, le service civique n’est pas le seul mais il dépeint l’envers d’un système qui promeut un salaire minimum alors même que celui-ci n’existe pas tant les mesures pour le contourner sont nombreuses. La crise pandémique du COVID19, a été l’occasion d’utiliser les stagiaires infirmier·es pour des salaires de moins de 2 euros de l’heure3. Dans le même temps, une prime de 5000 à 8000 euros4 est offerte aux entreprises qui recrutent des jeunes alternant·es (ce qui revient à peu près à décharger celles-ci du coût total d’un·e alternant·e pour près d’un an). Ces mêmes primes n’ont pas profité aux étudiant·es alternants dont le salaire débute à 415 euros pour 35 heures par mois pour les plus jeunes. Les jeunes sont souvent les premier·es a être confronté·es à ces formes « d’exploitation » mais ils/elles ne sont pas les seul·es.

Le service civique

« L’engagement citoyen » prend la forme d’un contrat établi entre une structure (pas nécessairement associative) et un·e jeune pour une durée allant de 6 à 12 mois, avec un « service » de 24 à 35 heures hebdomadaires, pour une indemnité de 580 euros par mois. Il est à noter que le « service civique » ne prétend pas payer les jeunes, l’indemnité perçue n’est pas basée sur le nombre d’heures effectuées (travaillées) et dès lors, toutes les dérives sont permises.  Si l’on basait ce travail effectué sur le salaire minimum de croissance (SMIC), un travail à 24 heures par semaine devrait être payé à minima à hauteur de 827 euros par mois. Nous sommes loin des 580 euros qui parfois couvrent un « engagement » à 35 heures, voire plus5, par semaine. 

Deux offres actuellement disponibles sur le site du service civique proposent des missions à 35 heures par semaines. La première se déroule en préfecture de police6, la seconde dans un EHPAD7, les deux sont à Paris. Si les deux offres sont différentes, les missions proposées se rapprochent fortement d’emplois disparus de ces mêmes services pour des raisons économiques. Rappelons que la rémunération du service civique est en majorité prise en charge par l’État, ainsi la structure d’accueil déverse moins de 110 euros par mois, par jeune sous contrat. C’est donc une aubaine pour ces structures, qui peuvent ainsi réaliser de profitables économies en supprimant des postes, avec pour corollaire la multiplication de dysfonctionnements que les jeunes services civiques viendront combler tant bien que mal.

Si aujourd’hui, certain·es défendent encore le service civique c’est que certaines missions pourraient être vraiment attrayantes si elles n’étaient basées sur du « travail dissimulé ». Le service civique permet de répondre (autant que faire se peut) au manque de moyens des associations, des structures du service public, des collectivités. Alors, on louera l’expérience acquise par le jeune comme une sorte de « patrimoine » acquis pour favoriser « l’après ». Pourtant, s’il est intéressant de permettre à des jeunes de 16 à 25 ans de découvrir des milieux qu’ils n’auraient pu intégrer autrement (et n’est-ce pas là, d’ailleurs, un problème?), on ne peut nier le fait qu’il prend la forme d’une exploitation de la jeunesse. Il faudrait se demander quels sont réellement les publics touchés par un tel dispositif, puisqu’il est difficile d’acquérir une « indépendance financière » en gagnant 580 euros par mois.

Les jeunes qui peuvent se permettre de tenter « l’expérience » sous sa forme noble ont donc (nécessairement) besoin d’une aide financière extérieure : en effet, comment payer son loyer dans une “grande ville” française de tels “revenus”? Faut-il rappeler que le prix moyen d’un loyer pour un logement de 20m2 à Paris se situe aux alentours de 660 euros ?

La sociologue Maud Simonet travaille sur la question depuis plusieurs années : elle montre bien que le service civique est une forme d’exploitation qui tend à se banaliser dans le système néo-libéral. Le prétendu engagement présente ainsi toutes les conditions pour – une fois n’est pas coutume – tirer profit de la précarité de la jeunesse et du manque d’emplois disponibles. 

Les stages

Sous-couvert de « découverte » du monde de l’entreprise, les stages sont, pour la grande majorité d’entre eux, sous-payés : on parle alors de « gratification de stage » pour éviter, là encore, d’avouer qu’on contourne le SMIC. « Le taux horaire de la gratification est égal au minimum à 3,90 € par  heure de stage, correspondant à 15 % du plafond horaire de la Sécurité sociale. » Etonnamment, la gratification ne semble pas négociable dans les organismes publics alors que pour les organismes privés celle-ci peut être revue à la hausse via la convention collective.

Que diriez-vous d’une mission de 8 mois à temps plein (bac + 4 ou bac +5) pour 3,90 euros de l’heure?8

L’alternance

Autre « privilège » réservé à la jeunesse : l’alternance. Elle se décline selon deux dispositifs : le contrat d’apprentissage et le contrat de professionnalisation. Le contrat est alors établi entre un organisme de formation et une entreprise, sur une base horaire de 35 heures hebdomadaires, voire 39 heures pour certains secteurs comme l’hôtellerie et la restauration. 

Le site du gouvernement mentionne ainsi :

« L’alternant est un salarié à part entière. À ce titre, les lois, les règlements et la convention collective de la branche professionnelle et celle de l’entreprise lui sont applicables dans les mêmes conditions qu’aux autres salariés. Le temps de travail est identique à celui des autres salariés. L’employeur doit permettre à l’alternant de suivre les cours théoriques professionnels. Ce temps de formation en CFA est compris dans le temps de travail effectif. »

https://www.alternance.emploi.gouv.fr/portail_alternance/jcms/recleader_6113/decouvrir-l-alternance

Pourtant, la rémunération de l’apprenti·e dépend de multiples critères et il faut du temps avant d’atteindre le seuil du salaire minimum. Dans ces types de contrats, c’est en effet l’âge et le nombre d’années d’ancienneté qui servent à définir la hauteur de la rémunération9:

Rémunération brute mensuelle minimale d’un apprenti, tableau issu du site du service public.

Cependant, l’alternance aussi à ses fervents défenseurs car elle permet d’accéder à diverses formations  (parfois très chères) qui ne seront pas à la charge de l’étudiant·e. L’alternance peut être la porte d’entrée à un CDI après la formation. Elle plaît même beaucoup, notamment dans le secteur de l’artisanat : il ne s’agit pourtant, ni plus ni moins, que d’un contrat de travail établi sur une base de 35 heures payées en-dessous du SMIC ! Une revalorisation des rémunérations prévues par ce type de contrats sur la base du temps de travail effectué, donc à hauteur du SMIC, permettrait, en outre, de relancer la question du salaire étudiant10.

L’enseignement supérieur et la recherche

On retrouve la même logique à l’œuvre dans l’enseignement supérieur et la recherche, qui usent et abusent de la précarité des jeunes doctorant·es. Les vacataires sont en effet payé·es à l’heure de cours donnée, sans tenir aucun compte de la lourdeur du travail de préparation nécessaire pour chaque heure de cours, particulièrement pour des jeunes débutant dans l’exercice de l’enseignement. Ainsi, selon différents calculs, la paie des vacataires oscillerait entre 17 et 19 centimes de moins que le smic horaire.

Les dérives prennent de multiples formes. Ainsi, l’université de Paris-Saclay11 stipule, dans son offre de recrutement de vacataires chargés de cours d’anglais pour des étudiants de Master : « Pour candidater, vous devez remplir une de ces conditions : soit être salarié avec un employeur principal avec 900 h/an minimum soit être auto-entrepreneur depuis au moins 3 ans soit être en poste dans l’enseignement secondaire public (sous réserve d’accord de cumul de votre chef d’établissement) soit être étudiant de moins de 28 ans actuellement inscrit en doctorat »

Et ce n’est pas tout : il faut savoir que les vacations ne sont pas payées mensuellement, certain·es attendant leur rémunération plusieurs mois après avoir effectué leurs heures de cours. Ainsi, même le site du CNAM indique que les heures sont payées à « 4 moments de l’année (fin février, fin mai, fin juillet, fin octobre) une fois le service fait, sous réserve que le dossier de recrutement ait été validé par la DRH du Cnam pour l’année universitaire en cours. »12 

Ce qui pose question quand on sait que les universités tiennent de plus en plus grâce aux vacataires et que la LP(P)R ne va probablement pas arranger l’état de l’université et de la recherche publique française.

Mais les plus jeunes ne sont pas les seul·es pris au piège d’une précarité instituée. On pourrait aussi interroger le travail à temps partiel, qui est bien plus présent chez les femmes sans pour autant constituer un véritable choix. Les contrats à temps partiel permettent en effet une « flexibilité » très utile à l’employeur, mais dont les avantages sont évidemment moindres pour les travailleur·ses. 

Les AESH

Parmi les femmes – car elles sont en effet très largement majoritaires dans ce type de postes – mises sous le joug d’un contrat plus que précaire, il faut compter les AESH (Accompagnateur·rice des Élèves en Situation de Handicap), qui se voient appliquer une double peine : des contrats autour de 24 heures hebdomadaires rémunérées aux alentours de 760 euros par mois, et des emplois du temps à trous, qui ne permettent donc pas de mener une activité parallèle pour compléter la faiblesse de la rémunération. 

Auto-entrepreneurs à deux roues

En sortant du cadre salarial, de nombreuses entreprises demandent à leurs « partenaires » (employés privés de tous droits) de prendre le statut d’auto-entrepreneur. C’est le cas de nombreuses plateformes de livraison de repas à domicile. Les salaires se font alors sur une base autour de 5 euros de l’heure auxquels une « prime » (de quelques euros) à la livraison vient potentiellement s’ajouter. Le statut d’auto-entrepreneur n’assure pas de salaire minimum, ni de droits aux congés payés, ni de protection en cas d’incident, tout revient à la charge de l’« auto-entrepreneur ». Plus dramatique encore, des mineurs et des travailleur·ses sans papiers finissent par louer des comptes de personnes majeures déclarés auto-entrepreneurs pour travailler à leur place. L’exploitation des plus précaires est chaque jour plus affolante. 

Ce tour d’horizon, déjà bien sinistre, des dispositifs qui contournent le salaire minimum et creusent un peu plus encore la précarité des plus précaires, mérite malheureusement d’être complété par un cas extrême : il existe en effet en France des travailleur·ses payé·es aux alentours d’1 euro 60 de l’heure.

Le travail des détenu·es

Souvent, « travail du prisonnier » rime avec « opportunité » : il peut permettre de passer le temps autrement, et de combler les journées vides et enfermées. Ainsi, les postes de travail en prison sont très demandés, au point que tou·tes cell·eux qui le désirent n’y ont pas nécessairement accès, alors même que les détenu·es sont plus que mal payé·es, avec parfois des rémunérations « à la pièce effectuée » qui ne prennent absolument pas en compte le temps de travail effectif. Ces conditions de travail, aussi scandaleuses qu’elles soient, ne sont pourtant jamais remises en cause : leur existence montre, une fois de plus, à quel point le système capitaliste trouve toujours une manière de tirer profit de la précarité. 

S’il existe probablement bien d’autres dispositifs et contrats permettant aujourd’hui de contourner le code du travail ainsi que le salaire minimum il est intéressant de voir quelles tranches de la population sont les plus touchées par ces contrats précarisants. Il est peut-être temps de sonner l’alarme de la disparition programmée d’un de nos supposés acquis qu’était le salaire minimum de croissance (SMIC). Dans le contexte actuel d’une crise pandémique qui accentue toutes les inégalités, il serait peut-être temps de repenser le rapport au travail qui nous est imposé. Face à l’accroissement d’inégalités sociales et économiques qui font toujours plus de morts, réfléchir à un salaire à vie ou « salaire à la qualification » tel que le défend l’économiste Bernard Friot, apparaît de plus en plus indispensable, pour ne pas dire d’une urgence vitale.

Céliane Svoboda

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[1]  https://www.france.tv/france-2/cash-investigation/2113317-service-public-liberte-egalite-rentabilite.html et https://www.youtube.com/watch?v=63DyMWIy7jI 

[2] https://www.service-civique.gouv.fr/missions/?gclsrc=aw.ds&criteria%5Bquery%5D=pôle+emploi#search-options

[3]  https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/herault/montpellier/temoignage-30-eu-semaine-salaire-etudiante-infirmiere-volontaire-unite-covid-19-herault-1817774.html

[4]  https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A14253

[5]  « La durée hebdomadaire de la mission de Service Civique doit représenter entre 24 heures et 48 heures, reparties sur au maximum six jours. Pour les volontaires de 16 à 18 ans, la durée hebdomadaire ne doit pas excéder les 35 heures, reparties sur au maximum cinq jours. La possibilité de proposer une mission d’une durée hebdomadaire de 48 heures doit rester exceptionnelle ; il s’agit d’une durée maximale. En règle générale, les missions proposées en Service Civique ont une durée hebdomadaire de 24 à 35 heures. » https://www.service-civique.gouv.fr/faq-volontaire 

[6]  https://www.service-civique.gouv.fr/missions/accompagner-et-informer-les-usagers-dans-les-services-du-ministere-de-linterieur-prefectures-sous-prefectures-services-de-police-unites-de-gendarmerie-80

[7]  https://www.service-civique.gouv.fr/missions/participer-aux-actions-danimation-de-mediation-et-dinformation-des-patients-et-de-leur-famille-18

[8] https://www.optioncarriere.com/jobad/frefe9dd31f8a25c2b30b9fa847d46e7ea

[9] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2918

[10] https://www.monde-diplomatique.fr/2020/01/CASTA/61176

[11] https://www.seloger.com/prix-de-l-immo/location/ile-de-france/paris.htm

[12] https://intec.cnam.fr/recrutement-de-vacataires-d-enseignement-189438.kjsp

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Notre peine est immense et les charognards sont là

Horreur, sidération, effroi : c’est ce que nous ressentons face à l’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, par un meurtrier fanatique. Cette mort est atroce. Elle l’est dans l’absolu d’un homme tué en pleine rue. Elle l’est par la manière épouvantable dont le meurtre a été commis : la décapitation. Elle l’est encore parce son auteur l’a justifiée en se référant au cours dispensé par Samuel Paty sur la liberté d’expression, cours durant lequel il a présenté à ses élèves une caricature de Mahomet ; qu’un cours puisse déboucher sur un assassinat est insupportable.

De manière unanime, les syndicats de l’Éducation nationale ont exprimé leur soutien aux proches de Samuel Paty, à ses élèves, à ses collègues. Le communiqué de l’intersyndicale de l’Éducation nationale l’a d’emblée souligné : « L’heure est au deuil, au recueillement et à la solidarité ».

En réalité, d’une manière plus virulente encore qu’après les attentats de janvier et novembre 2015, la récupération au plus haut sommet de l’État et par tout un éventail de forces – allant du Printemps républicain au Rassemblement national et à Génération identitaire, en passant par des dizaines d’éditorialistes – empêche absolument ce recueillement nécessaire. C’est en grande partie pour cela que nous écrivons ce texte : parce que le flot de haine se déchaîne, qui prend pour cibles les musulmanes et musulmans (mais aussi celles et ceux qui sont perçu·e·s comme leurs allié·e·s, donc dans le langage de l’extrême droite comme des « traîtres à la patrie »), rend difficile sinon impossible aussi bien le deuil qu’une réflexion sérieuse sur les causes de cet assassinat et les moyens d’y faire face.

Des participant-es au rassemblement organisé place de la République ont pu en témoigner. Samia Orosemane raconte ce qui lui est arrivé dans la foule, parce qu’elle portait un foulard1Voir, disponible sur ESSF (article 55276), art. : « Une femme s’est approchée de moi en me regardant très méchamment. Elle m’a pointée du doigt en me disant : “Bande d’assassins !” Je lui ai souri, mais j’ai eu envie de pleurer. » Injures, menaces de mort (dont des menaces de décapitation), attaques lancées sur le mode « collabo ! » ou « Tu sais ce qu’on faisait en 44 aux femmes collabos ? » déferlent. On lit à nouveau le mot « rats » pour désigner les musulman·es. Et le délire s’installe tranquillement sur les chaines de toutes espèces, comme quand le 19 octobre, sur Sud Radio, un invité propose qu’il y ait un parachutiste par classe, armé d’un P35…

Cette haine, qui va jusqu’à l’appel au meurtre, prend aussi le tour très concret d’une instrumentalisation politique sordide. Au matin du 19 octobre, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a annoncé qu’il proposerait de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). C’est une menace grave, même s’il est peu probable qu’elle soit suivie d’effet tant elle est de toute évidence dépourvue de tout fondement juridique. Si une telle dissolution était malgré tout prononcée, cela ne manquerait pas de constituer un préalable et d’annoncer une offensive contre l’ensemble du mouvement social.

En s’en prenant aussi à BarakaCity, une ONG humanitaire de lutte contre la pauvreté, Darmanin a affirmé qu’il s’agirait d’ « associations ennemies de la République » et prétend que le CCIF serait impliqué directement dans l’assassinat de Samuel Paty. Le CCIF, composé d’avocat-es et de défenseurs des droits, agit en menant un travail juridique contre les discriminations et en recensant, chaque année, les actes islamophobes. Ces organisations sont devenues la cible d’une campagne de haine et de menaces de mort. C’est d’autant plus indécent que le tout se fait au nom de la lutte pour défendre la « liberté d’expression ».

De même s’en prend-on à l’Observatoire de la laïcité, en particulier à Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, coupables selon certains – du Printemps républicain au journal Le Point en passant par des membres du gouvernement – de défendre une vision « laxiste » de la laïcité. Ce qui leur est reproché en réalité, c’est de ne pas avoir accepté ces dernières années les instrumentalisations et le dévoiement d’un principe visant – si l’on suit les deux premiers articles de la loi de 1905 – à assurer la liberté religieuse et à garantir la neutralité de l’État, donc l’égalité de traitement des citoyen·ne·s (peu importe qu’ils/elles croient ou non, ou ce en quoi ils/elles croient).

La récupération politique est abjecte, avec le défilé sur les plateaux télé de responsables politiques, de Manuel Valls à Marine Le Pen. Valls, le même qui posait avec le prince d’Arabie saoudite pour lui vendre des Mirage 2000, des canons Caesar, des hélicoptères de combat et des chars Leclerc. On sait que la France est le principal fournisseur d’armes à une Arabie Saoudite qui plonge le Yémen dans la destruction et la famine. Les attaques aériennes contre les infrastructures vitales, hôpitaux, écoles, marchés, font des victimes par milliers. Mais c’est loin.

L’extrême droite est à l’offensive depuis quelques jours, bien aidée en cela par des médias qui, comme CNews, lui ouvrent grand leurs portes chaque jour. Pourtant, c’est bien un ancien membre du service d’ordre du FN, Claude Herman, qui a fourni les armes à Amedy Coulibaly pour l’attaque meurtrière menée contre l’Hyper Casher. C’est bien un ancien candidat du Front national qui a tenté de mettre le feu à une mosquée à Bayonne et a blessé gravement deux musulmans. Et l’on pourrait également évoquer le fait que le chef de la sécurité de Lafarge – qui aurait négocié avec Daech, en toute impunité – a également été un candidat du FN2https://www.mediapart.fr/journal/international/030517/un-candidat-du-fn-supervise-la-collaboration-de-lafarge-avec-daech-en-syrie?page_article=1.

De cela il n’est nullement question dans les débats actuels et, pendant ce temps, ce sont des organisations antiracistes comme le CCIF qui sont menacées de dissolution. La récupération est tellement écœurante qu’on ne peut s’empêcher d’y penser : l’assassinat atroce de Samuel Paty par un fanatique est devenu pour certaines et certains une opportunité. Et, même, une aubaine. Ça porte un nom : charognards.

L’éditorialiste Christophe Barbier a exprimé sans détour cette instrumentalisation assumée, déclarant « Profitons de cette tragédie » et proposant en ce sens une nouvelle loi Avia liberticide. Liberticides, les attaques en cours le sont déjà : Darmanin a annoncé des opérations de police contre des dizaines de personnes qui « n’ont pas forcément un lien avec l’enquête mais à qui nous avons envie de faire passer un message ». La loi sur le « séparatisme » en préparation aura quant à elle pour conséquence d’accroître et de légaliser les discriminations, si nous ne l’empêchons pas. Dans ce contexte, il est indigne que Jean-Luc Mélenchon ait décidé de cibler la « communauté tchétchène » en affirmant qu’il y aurait un « problème » avec cette « communauté ». J.-L. Mélenchon a rapidement présenté des excuses à ce sujet, et on ne peut que s’en féliciter.

L’hypocrisie dégoulinante qui consiste tout à coup à soutenir les enseignantes et enseignants est elle aussi vile. Les mêmes n’ont pas eu un mot au suicide de Christine Renon, pas un mot de soutien à l’égard de tou-tes les collègues en détresse face au rouleau-compresseur des contre-réformes qui atteignent l’éducation. Les mêmes qui, comme Jean-Michel Blanquer, forgent et appliquent ces contre-réformes, poursuivent et traquent les enseignant-es s’y opposant, comme les quatre de Mlle. Plusieurs collectifs ont invité, lors du rassemblement du dimanche 18 octobre, à tourner ostensiblement le dos à Blanquer. Ce même Blanquer n’a rien trouvé de mieux que cette indignité : alors qu’elles et ils viennent de perdre un collègue, il s’en prend frontalement aux enseignantes et enseignants, en accusant les universités d’ « islamogauchisme », un mot qu’il emprunte sans vergogne à l’extrême droite.

C’est très clair : « deuil, recueillement et solidarité » sont rendus difficiles voire impossibles pour les milliers de personnes qui souhaitent se rassembler afin de rendre hommage à Samuel Paty et se retrouvent entourées de vautours qui en appellent à l’union sacrée – on sait combien elle peut être meurtrière – tout en agitant la haine contre les musulman-es et les militant-es antiracistes.

On voit au passage à quel point l’islamophobie fonctionne conjointement à l’autoritarisme, en légitimant tous les reculs des droits démocratiques et des libertés publiques. Ainsi entend-on des éditorialistes vitupérer à présent explicitement contre l’État de droit, tels Elisabeth Lévy qui peut affirmer sans trembler3https://www.telerama.fr/ecrans/apres-le-meurtre-de-samuel-paty-le-concours-lepine-des-idees-dextreme-droite-6717846.php : « C’est l’État de droit qui est le synonyme de notre désarmement. […] Nous sommes ligotés par notre droit-de-l’hommisme. […] Englués par les droits qui sont toujours pour ceux qui nous attaquent ».

De tels idéologues sont si médiocres qu’ils valent seulement comme symptômes d’une radicalisation autoritaire de la classe qu’ils incarnent, de la même manière que l’appel de Luc Ferry aux policiers à « se servir de leurs armes » contre les gilets jaunes sonnait comme un cri du cœur de toute une partie de la bourgeoisie. On a pu se moquer des propos ridicules de Darmanin se disant « choqué » des rayons de « cuisine communautaire » (parce que ces derniers seraient un premier pas vers le « séparatisme »). Mais on n’a pas suffisamment noté que l’opposition entre un capitalisme cosmopolite (qui en vendant des produits étrangers s’adresserait, nous dit-il, aux « bas instincts ») et ce qu’il nomme un « capitalisme patriote », relève clairement d’une rhétorique fascisante.

Au passage, la ficelle utilisée par Darmanin est à ce point grosse et grotesque qu’on est tenté de penser qu’elle vise aussi à faire oublier la faillite des services de police et de renseignement. Samuel Paty se savait menacé et avait porté plainte : une note du renseignement territorial des Yvelines avait été rédigée et transmise, mais la menace n’a manifestement pas été prise au sérieux. En outre, comme l’a révélé Mediapart4https://www.mediapart.fr/journal/france/171020/l-inquietant-compte-twitter-qui-annonce-l-attentat-de-conflans-sainte-honorine?onglet=full, l’auteur de l’assassinat avait déjà publié le 30 août dernier un photomontage mettant en scène la décapitation d’un homme. Son compte avait été signalé à la plateforme Pharos mais n’avait pas fait ensuite l’objet d’un suivi, alors qu’il était en contact depuis des mois avec un groupe terroriste. Abdoullakh Anzorov, on le sait maintenant, n’était pas un « loup solitaire » puisqu’il était en contact depuis des mois avec des membres d’un groupe terroriste actif en Syrie5https://www.leparisien.fr/faits-divers/attentat-de-conflans-l-ultime-echange-du-terroriste-anzorov-avec-un-combattant-en-syrie-23-10-2020-8404579.php, outre le rôle d’un militant intégriste (qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec des fascistes français6https://lahorde.samizdat.net/2020/10/20/a-propos-dabdelhakim-sefrioui-et-du-collectif-cheikh-yassine/) dans le ciblage de Samuel Paty.

On a également vu Valérie Pécresse7ttps://twitter.com/vpecresse/status/1317757929358004225, une ancienne ministre et une figure de la droite, demander à « fermer toute mosquée qui ne condamnerait pas clairement et publiquement ce crime abject ». Madame Pécresse demandera-t-elle, lors du prochain attentat commis par un suprémaciste se réclamant de la défense des blancs et des chrétiens, à ce que tou·te·s les blanc·he·s et toutes les églises chrétiennes condamnent « clairement et publiquement » un tel attentat ? L’a-t-elle fait lorsqu’Anders Breivik a tué près de 80 personnes en 2011 en Norvège ou, plus récemment, lorsque Brenton Tarrant a assassiné 51 musulman·e·s à Christchurch en Nouvelle-Zélande ? On ne devrait même pas avoir à poser une question aussi absurde.

Ce qui semble évident, au vu du déchaînement raciste et autoritaire de ces derniers jours dans plusieurs médias et sur les réseaux sociaux, de la part d’idéologues médiatiques et de professionnels de la politique, c’est que le pouvoir politique et l’extrême droite sont engagés dans une véritable stratégie du choc, consistant à profiter de la sidération et de la peur, encore accentuées par le contexte sanitaire dans lequel nous vivons depuis des mois, pour multiplier les mesures qu’il serait difficile, sinon impossible, d’imposer dans un contexte ordinaire, en particulier de s’en prendre directement à des organisations musulmanes et antiracistes, mais aussi pour délégitimer, en la traînant dans la boue, la gauche sociale et politique qui a soutenu les luttes contre les crimes policiers ou contre l’islamophobie dans la dernière période (d’où la détestation, unanime dans les principaux médias, de la France insoumise et de l’UNEF).

Ainsi cherchent-ils à régler des comptes, et on ne comprend sans doute rien au caractère systématique et violent des attaques – dont la dernière, ignoble, de Bruckner accusant Rokhaya Diallo d’avoir « armé le bras des tueurs » de Charlie Hebdo – si l’on ne tient pas compte de la progression des luttes antiracistes dans la dernière période, marquée à la fois par l’imposante marche contre l’islamophobie le 10 novembre dernier, et les manifestations les plus massives que la France ait connues contre les crimes policiers en juin, dans le contexte d’une vague mondiale de contestation antiraciste suite au meurtre de George Floyd.

Ce qui est encore bien plus grave, c’est qu’en pratiquant une telle instrumentalisation islamophobe de l’immense émotion suscitée par l’assassinat de Samuel Paty, en accentuant la logique coloniale consistant à percevoir les musulman·e·s comme un ennemi de l’intérieur et une « cinquième colonne » (expression que Nadine Morano a d’ailleurs récemment utilisée), ces charognards nous font entrer précisément dans la logique souhaitée par des groupes terroristes comme Daech (bien qu’elle ne soit sans doute pas théorisée aussi explicitement) : isoler les musulman·e·s dans les sociétés européennes, situation que ces groupes imaginent pouvoir exploiter en se présentant comme des sauveurs.

Nous rejoignons pour notre part ce qu’écrit a CGTEduc’action dans son communiqué : « L’École ne pourra jamais, à elle seule, soigner les fractures d’une société minée par les inégalités sociales et les discriminations. Son rôle d’émancipation collective et individuelle ne pourra s’accomplir vraiment qu’en travaillant à une réelle et profonde transformation de la société sur les bases de la justice sociale et d’une véritable égalité. »

Ludivine Bantigny et Ugo Palheta

Article publié sur Contretemps. 24 octobre 2020 :
https://www.contretemps.eu/attentat-samuel-paty-recuperation-islamophobie-autoritarisme/

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Plus que jamais se fédérer: soirée-débat de ce vendredi 16 octobre

Bonsoir ou bonjour à vous,

En ces temps si rudes de couvre-feu et de spirale autoritaire, il nous paraît d’autant plus essentiel de nous retrouver pour partager nos expériences de luttes et nos espoirs pour une riposte à cette organisation mortifère. Les soirées de Se fédérer sont ainsi destinées à explorer les alternatives tangibles au capitalisme. C’est pourquoi il nous importe de débattre ce vendredi 16 autour du thème que nous vous rappelons ici, à partir de 20H:

“Pour une sécurité sociale de l’alimentation: vers une solidarité postcapitaliste”. 

La première heure sera consacrée à une introduction de fond sur le thème, proposée par Dominique Paturel (collectif Démocratie alimentaire) et Kévin Certenais (Groupe alimentation du Réseau Salariat). Ensuite nous pourrons en discuter au sein d’ateliers de maximum huit personnes, fonctionnalité que permet Zoom; cela permet que la parole circule et qu’il y ait de véritables échanges et élaborations collectives. Enfin nous reviendrons en plénière pour la restitution des ateliers et la conclusion.

Vous pourrez rejoindre le live via Facebook à cette adresse : https://www.facebook.com/events/343852703503628/

N’hésitez pas à diffuser l’information autour de vous.

Quelques éléments de fond proposés par Kévin:

La sécurité sociale de l’alimentation vise à en finir avec l’économie capitaliste de toute la filière de l’alimentation, c’est-à-dire de la production agricole jusqu’à la consommation, sans oublier les filières de transformation, de distribution. C’est une proposition d’un autre modèle économique qui s’appuie sur la socialisation de la valeur que nous créons par notre travail et qui poursuit l’histoire des conquêtes sociales. S’inscrire dans le régime général de la sécurité sociale c’est revendiquer la socialisation de la valeur ajoutée via la cotisation sociale, l’universalité de l’accès aux droits, une gestion démocratique des caisses, un investissement par subvention, un conventionnement des collectifs de travail autogérés. L’alimentation est sortie du secteur marchand capitaliste et reconnue comme un nouveau droit: celui de décider collectivement du mode de production de notre alimentation. C’est la mise en place d’une institution macro-économique, hors des mains du patronat et de l’Etat, directement gérée par les habitant-es et les professionnel-les conventionné-es. 

La mise en place d’une sécurité sociale de l’alimentation ne pourra pas être exempte d’une lutte contre le patriarcat et la reconnaissance du travail des femmes dans toute la filière de l’alimentation (production, transformation, distribution et consommation via le travail gratuit dans la sphère privée). « Les femmes devront imposer la mise en place de mécanismes leur garantissant un accès égal et une véritable participation aux caisses locales où se prendront les décisions d’orientations du système alimentaire. » (Source : article dans la revue Campagnes Solidaires de septembre 2020)

Présentation de Réseau salariat:

Réseau Salariat est une association d’éducation populaire qui analyse et s’attaque aux racines du système capitaliste en élaborant un projet de société émancipateur à partir du déjà-là des conquêtes sociales, en particulier celui du régime général de la Sécurité Sociale. Nos thèses s’appuient notamment sur les travaux de recherches de Bernard Friot. Les propositions de sécurités sociales sectorielles (de la culture, de la presse, du logement, des transports, de l’énergie, …), dont fait partie la Sécurité Sociale de l’Alimentation s’inscrivent dans cette histoire longue des conquêtes sociales. Ce sont des propositions offensives pour lutter contre les attaques des gouvernements et du patronat, aussi pour réunifier les branches du régime général et reconquérir la gestion de ses caisses. Réseau salariat fait partie d’un collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation (Réseau CIVAM, Confédération Paysanne, Les Ami-es de la Confédération Paysanne, ISF-Agrista, Miramap, collectif démocratie alimentaire, l’Ardeur et Réseau Salariat) où nous travaillons à un socle commun de propositions dans lequel chaque organisation apporte sa contribution par son angle d’attaque : le droit à l’alimentation, la démocratie alimentaire, l’agriculture paysanne, notre rapport au travail.

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Rencontre-discussion “Alimentation & Solidarité post-capitaliste”

La 3ème soirée thématique a eu lieu le vendredi 16 octobre à 20H avec pour sujet: “Pour une sécurité sociale de l’alimentation: vers une solidarité postcapitaliste”.

Nous proposions le même cadre de discussion que pour les précédentes rencontres, en visio:

  • introductions sur le thème (1 heure)
  • discussion en petits groupes (1 heure)
  • restitution des échanges et conclusions (une demi-heure environ).

Les introductions ont été proposées par Dominique Paturel (collectif Démocratie alimentaire) et Kévin Certenais (Groupe alimentation du Réseau Salariat).

Voici les vidéos du live :

Exposés
Restitutions de groupe

Et les versions audio :

Exposés
Restitutions de groupe


Schéma qui illustrait la présentation de Kévin Certenais :

télécharger le fichier PDF

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Rencontre-discussion “Salaire à vie / revenu universel”

Le 10 juillet 2020 avait lieu la deuxième rencontre-discussion autour du salaire à vie et du revenu universel.

Les exposés liminaires ont été assurés par :

  • Bernard Friot
  • Nicole Teke (collectif Droit au Revenu)
  • Stéphane Pichelin
  • Christian Fauliau

Vous pouvez les retrouver ici en vidéo :

ou en fichier son [mp3] :

Exposés liminaires sur le Salaire à vie / Revenu universel

Voici l’enregistrement d’une discussion en comité, après les exposés liminaires [mp3]:

Une discussion en comité après exposés liminaires

Et enfin le retour de parole aux orateurs initiaux pour rebondir sur les réflexions exprimées en comité [mp3]:

Retour de parole aux orateurs sur les réflexions exprimées en comité

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Rencontre-discussion “Socialisation, Nationalisation, Autogestion”

Le 19 juin 2020 a eu lieu la première rencontre-discussion autour du sujet “Socialisation, Nationalisation, Autogestion”.

Exposés liminaires : Catherine Samary, Benoît Borrits, Pierre Cours-Salies.

Compte-rendu écrit de la soirée

Fichier PDF à télécharger

extrait du compte-rendu

Les exposés en vidéo

Exposés
Synthèses de groupe

Les exposés en audio

Exposés
Synthèses de groupe

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